Jean-Fabrice Nardelli, J. Haubold: Greece and Mesopotamia. Dialogues in Literature. in:

Gnomon, page 289 - 303

GNO, Volume 89 (2017), Issue 4, ISSN: 0017-1417, ISSN online: 0017-1417, https://doi.org/10.17104/0017-1417-2017-4-289

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C.H.BECK, München
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J. Haubold: Greece and Mesopotamia. Dialogues in Literature. Cambridge: Cambridge UP 2013. XII, 222 S. (The W. B. Stanford Memorial Lectures.) 55 £. Les rapports interculturels entre la Grèce et le Moyen Orient connaissent actuellement une grande vogue. Ces dernières années ont vu paraître coup sur coup la synthèse de C. López-Ruiz sur les cosmogonies gréco-levantines (‘When the Gods Were Born’, Cambridge, Mass.-Londres, 2010); l’exploration des influences canaanites dans l’Odyssée par B. Louden (‘Homer’s Odyssey and the Near East’, Cambridge, 2011); et le dictionnaire étymologique des emprunts sémitiques en grec (l’égyptien excepté) compilé par R. Rosól (‘Frühe semitische Lehnwörter im Griechischen’, Francfort sur Main, 2013). Le travail de Haubold appartient à un genre académique différent: il s’agit non plus d’une recherche monographique mais de la version révisée des trois W. B. Stanford Memorial Lectures délivrées par l’auteur en 2008. Les réserves avec lesquelles il convient d’accueillir cet ouvrage bien informé et habilement orchestré mais très nettement tendancieux tiennent pour une large part au souci de briller en conférence. Ceci a déterminé la recherche du paradoxe au détriment du bon sens; la préférence pour les rapprochements piquants plutôt que solides; la composition de grandes fresques aux contours incertains; et l’élimination de nombreux points de détail. Cette origine orale non atténuée par la révision se ressent enfin dans la composition, selon l’ordre chronologique d’Homère à Bérose mais en s’autorisant des digressions et en empruntant maints chemins de traverse qui rendent peu révélatrice l’indication des matières si leur évaluation n’est pas esquissée en même temps. Dans l’intérêt du lecteur, on doit donc agencer autrement l’analyse critique. La première impression que laisse ce livre esthétiquement plaisant est déconcertante. En philologie classique mais surtout en assyriologie, l’explicitation des sigles et raccourcis bibliographiques revêt une importance proportionnelle à la largeur du lectorat visé. Il en va de même pour l’origine des traductions depuis les langues orientales. Or on ne trouve ici ni vade-mecum bibliographique (car les abréviations familières aux seuls cunéiformistes ont été évitées) ni préface; il faut compulser la littérature assyriologique primaire au cas par cas pour savoir que les versions anglaises procurées sont presque toutes personnelles et pour évaluer ce qu’elles doivent aux traductions existantes. En général suiviste par rapport à l’interprétation de son éditeur de référence, ce qui est une bonne chose dans le cas général, l’auteur n’en aime pas moins varier pour le plaisir; le risque est alors, comme dans l’inscription néo-assyrienne d’Esarhaddon reproduite p. 113, où il adopte un style nettement plus ampoulé que Leichty, de produire une impression fallacieuse (en l’occurrence, que l’original est élégamment écrit). L’exactitude de Haubold dans ce domaine compte au surplus moins que sa capacité à commenter justement les textes. Par ailleurs, après la table des matières (qui ne distingue pas les sous-sections dans des chapitres qui couvrent pourtant une cinquantaine de pages), une brève ‘Note on the transcription of cuneiform texts’, p. VIII, avertit le public que la graphie des documents mésopotamiens n’a pas été normalisée systématiquement. Les raisons alléguées pour reproduire tous les extraits tels qu’ils étaient présentés par l’auteur de la dernière édition en date – le plus souvent, une transcription – masquent mal chez Haubold la volonté philologique d’aller au plus court. GNOMON 4/89/2017 J.-F. Nardelli: Haubold, Greece and Mesopotamia 290 Certes, comme il le dit trop peu clairement, les incertitudes de la reconstruction du néobabylonien ou du néo-assyrien parasitent la vocalisation de divers passages des inscriptions royales du premier millénaire; le vieillissement des syllabaires en usage dans les éditions de Weissbach (1911) ou de Langdon (1912; les premières moutures de W. von Soden, ‘Das akkadische Syllabar’, et du ‘Manuel d’épigraphie akkadienne’ de R. Labat datent toutes deux de 1948), qui constituent encore les seules publications de certains de ces documents, et surtout le caractère presque entièrement caduc de leur système de transcription des logogrammes sumériens (i.e. l’identification, puis la lecture akkadienne de ceux-ci) et parfois akkadiens,1 dissuadent encore plus sûrement de standardiser les citations qui sont faites d’après elles. Cependant, hormis ces cas d’espèce, il est franchement oiseux de donner la transcription signe à signe plutôt qu’une translittération normalisée pour les extraits vierges de difficulté textuelle provenant d’œuvres qui ne sont pas connues comme usant de valeurs graphiques rares ou délicates (les textes médicaux ou magiques justifient cette précaution, rarement les œuvres littéraires ou les inscriptions royales). D’innombrables biblistes ne procèdent pas autrement lorsqu’ils se dispensent de vocaliser l’hébreu massorétique toutes les fois qu’aucune incertitude de texte ou de sens n’existe. Quand donc un lecteur «free of Akkadian» rencontre, p. 22, telle ligne de la Version Standard de l’épopée de Gilgamesh (le ‘Standard Babylonian Gilgamesh’ de Haubold) sous la forme kīma(gim) neš-ti ša šu-ud-da-at me-ra-[ni-ša] it-ta-n[a]-as-ḫur a-na pa-ni-[šú u arkīšu], au lieu de kīma nēšti ša šuddat mēraniša ittanasḫur ana pānišu u arkišu, ou qu’il se trouve confronté, p. 121, à l’inscription 1 d’Esarhaddon su-te-e a-ši-bu-te kul-ta-ri šá a-šar-šú-nu ru-u-qu kima ez-zi ti-ib me-ḫe-e as-su-ḫa šu-ru-us-su-un ša tam-tum a-na dan-nu-ti-šu KUR-ú a-na e-mu-qi-šú iš-ku-nu ina sa-par-ri-ia a-a-um-ma ul u-ṣi na-par-šu-du-um-ma ul ip-par-šid, plutôt que Sutê ašibūte kultāri ša ašaršunu rūqu kīma ezzi tīb meḫê assuḫa šurussun ša tāmtum ana dannūtišu šadû ana emūqišu iškunu ina saparrija ajjumma ul ūṣī naparšuduma ul ipparšid, ce lecteur reçoit communication d’un code scribal qui lui dissimule efficacement les propres mots du rédacteur. On imagine ce qu’il en est lorsque l’utilisateur novice en assyriologie découvre, dans les chapitres deux et trois, texte après texte où la part des sumérogrammes et des logogrammes non traduits en akkadien dépasse très largement celle des phonogrammes et des signes syllabiques. L’utilité de citer en transcription ces véritables rébus sans les doter de la moindre explication grammaticale est éminemment contestable. Par ailleurs, la solution retenue par Haubold se révèle quelquefois paresseuse et laxiste, avec un impact sur le sens. Soit Enūma eliš, VI 7, en p. 46: lu-ub-ni-ma LÚ.U18.LUa a-me-lu traduit «let me create mankind» (variation transparente sur le ‘humankind’ de Foster) maintient le complexe logographique suffixé en a qui modifie le substantif amēlu (vieux-babylonien: awīlum), ‘homme’. Or, surtout si l’on copie l’édition sans prétentions de P. Talon (lequel rend le mot, p. 99, ‘un être’, comme W. Horowitz, ‘Mesopotamian Cosmic Geography’, Winona Lake, 1998, p. 278 ‘human being’), il fallait absolument signaler que cette graphie LÚ.U18.LU recouvre l’akkadien lullû, calque du sumérien lú- ú lu , lu lu , ‘homme (sauvage)’, cf. le collectif nam-lú-ù lu = vieux-babylonien awīlūtum, ‘humanité’, et le verbe composé nam-lú-ù lu — ak = awīlūta epēšu, ‘agir, se comporter ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––– 1 Les valeurs assignées aux logogrammes dépendent du status quaestionis assyriologique au moment de l’édition d’un document; elles sont donc fluides, ce qui explique pour partie le caractère toujours transitoire et in fieri de nos textes suméro-akkadiens ainsi que leur obsolescence beaucoup plus rapide que celle des éditions des classiques gréco-romains. Pour une illustration de ce truisme de la discipline, cf. A. Mandell dans A. F. Rainey (ed.), W. M. Schniedewind et Z. Cochavi-Rainey (rev.), ‘The El-Amarna Correspondence. A New Edition of the Cuneiform Letters from the Site of El-Amarna Based on Collations of All Extant Tablets’, Leyde-Boston, 2015, I, p. 1272. Les conséquences sur la ‘lisibilité’, c’est-à-dire la compréhension plus ou moins immédiate, du mélange de graphies phonétiques (syllabogrammes) et logographiques (sumérogrammes, akkadogrammes) dans un document babylonien ou assyrien quelconque demeurent très difficiles à cerner (M. Worthington, ‘Principles of Akkadian Textual Criticism’, Boston-Berlin, 2012, pp. 244–247). GNOMON 4/89/2017 J.-F. Nardelli: Haubold, Greece and Mesopotamia 291 (littéralement: ‘faire’) en être humain’.1 L’emprunt LÚ.U18.LU-a = lullâ désigne l’individu primordial, l’homme dans son état brut / naturel (Dalley traduit ‘primeval man’, Bottéro et Kramer, ‘prototype-humain’). La citation de l’Enūma eliš a été raccourcie de manière abusive par Haubold; la faire débuter au stique précédent, VI 6, présentait l’avantage de ne pas parler d’humanité dans l’absolu – Mardouk y déclare ‘je vais créer Lullû (lubnima lullâ), donc ‘homme’ est son nom (lū amēlu šumšu)’.2 Voir la note du posthume W. G. Lambert, ‘Babylonian Creation Myths’, Winona Lake, 2013, p. 478, et S. Anthonioz, ‘Le sang est la vie: réflexions sur la création humaine (Gn 2, 7)’, Revue biblique 1, 2009, pp. 11–12. Le fait, pour Haubold, de s’en être tenu au texte composite non interprété en akkadien normalisé de Talon (de même, en VI 8, il écrit DINGIR.DINGIR-ma plutôt que ilāni-ma) l’a précipité dans une cascade d’erreurs: une traduction faible, infidèle et qui écourte l’original; l’occultation d’un détail significatif de l’anthropogenèse de l’épopée de la Création; le renforcement du schématisme de la discussion. ‘Greece and Mesopotamia’ comporte bien d’autres erreurs encore sur le cunéiforme. À celles listées chez M. L. West, ClRev 65, 2015, p. 6, je veux juste ajouter, dans la citation faite p. 35 du ‘Dialogue du pessimisme’ (d’après Lambert, ‘Babylonian Wisdom Literature’, Oxford, 1960, p. 148), le remplacement arbitraire de la préposition eli par le substantif employé comme préposition muḫḫi à la l. 76. Le sens reste inchangé et la cause, toute savante, de cet écart est la fréquence de muḫḫi après ina; cette banalisation évidemment inconsciente démontre sans conteste combien l’auteur s’attache moins à la forme de ses textes qu’à leur contenu. Au vu de ces bavures scripturaires, le paradoxe suivant lequel Haubold s’est senti assez compétent pour retraduire lui-même tout l’akkadien mais suffisamment défiant de ses forces pour adopter le parti défendu dans la Note liminaire, admet une explication satisfaisante. Il s’est surchargé en voulant mieux faire que West, dont l’‘East Face of Helicon’ ne fournit les documents mésopotamiens que dans des traductions nouvelles justifiées par la transparence scientifique et la recherche de la plus grande fidélité possible (West, p. IX). Last but not least, hormis divers lexèmes et formules-clés plus spécialement traités par Haubold, les mots-opérateurs (verbes, adjectifs et substantifs qui jalonnent les textes, mais aussi anthroponymes et toponymes importants) ne sont mentionnés en clair nulle part dans son livre. Parler de Nabonide, Nabopolossar et Nabuchodonosor, évoquer les dieux Mardouk ou Sîn / Suen, mettre en balance Néo-Assyriens, Néo-Babyloniens et Mèdes, citer le titre de Sargon ‘maître de la Terre’ (p. 104) ou encore la ‘rivière amère’ de Darius (pp. 108–109), tout cela sans jamais spécifier le ou les habillages logographiques qui les revêtent ni monnayer ces codes scribaux dans le ‘dialecte’ de l’akkadien requis par la date, le genre et la provenance de chaque document source, n’interdit pas seulement de se repérer dans ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––– 1 Cf. par exemple ‘Malédiction d’Agadé’, 156 (J. S. Cooper, ‘The Curse of Agade’, Baltimore-Londres, 1983, p. 56, cf. 165 [partition]); ‘Enlil dans l’Ekur’, 32 (D. Reisman, ‘Two Neo-sumerian Royal Hymns’, dissertation Pennsylvanie, 1969, p. 45 et la note en 75); ‘Gilgamesh, Enkidu et le monde infernal’, 10 (A. Gadotti, ‘Gilgamesh, Enkidu and the Netherworld, and the Sumerian Gilgamesh Cycle’, Boston-Berlin, 2014, p. 162, cf. 174 [partition]; pas de note sur ce point précis chez elle, aussi consultera-t-on F. Bruschweiler, ‘Inanna, la déesse triomphante et vaincue dans la cosmologie sumérienne. Recherche lexicographique’, Louvain, 1989, pp. 41–42), pour les grandes compositions littéraires. On citera, parmi les textes non-épiques, ‘Hymnes Dumuzi-Inanna’, O 13, copie B1 (Y. Sefati, ‘Love Songs in Sumerian Literature. Critical Edition of the Dumuzi-Inanna Songs’, Bar- Ilan, 1998, p. 215); une incantation paléo-babylonienne en l’honneur de Utu, l. 13 (Gadotti, p. 87); A. Falkenstein, ‘Sumerische Götterlieder’, I, Heidelberg, 1959, p. 122 l. 53, cf. 140; E. Bergman et A. W. Sjöberg, ‘The Collection of the Sumerian Temple Hymns’, Locust Valley (N.Y.), 1969, n 14 l. 180; etc. 2 À moins bien sûr de comprendre «I shall make a human being, let ‘Man’ be its name» (Foster). Le prix à payer pour cet éloignement sémantique est élevé: on doit s’accommoder d’une tautologie embarrassante et de la perte, beaucoup plus gênante car elle touche à l’essence même de l’écriture littéraire mésopotamienne, du jeu de mots suméro-akkadien lullâ (< lú-úlu, lulu)… amélu, ‘homme primordial… homme’. GNOMON 4/89/2017 J.-F. Nardelli: Haubold, Greece and Mesopotamia 292 l’original du passage examiné. Cette ellipse lexicographique1 rend plus aléatoire qu’elle ne l’est déjà pour des novices la consultation des ressources assyriologiques de base (lesquelles supposent un minimum de rudiments linguistiques). La lecture de l’introduction et du prologue des trois chapitres confirme cette impression d’un certain manque de justesse théorique dans la délimitation et l’appréciation des paramètres de l’enquête. Le souci de jalonner chaque moment des discussions au moyen de sommaires de ce qui va être dit puis de résumés des propos antérieurs prolonge évidemment la délivrance orale des conférences; l’utilité pédagogique de ces sections n’en reste pas moins problématique. Cette volonté de ne jamais laisser perdre de vue le fil conducteur de l’ouvrage tient aussi et surtout à la minceur de ce fil. Spécialiste de l’épos homérique, Haubold se distingue de ses prédécesseurs en refusant de chercher à identifier les racines scripturaires de ce corpus, et des autres œuvres comparables, dans les vestiges des belles lettres levantines et mésopotamiennes (cf. ses remarques dans Aestimatio 8, 2011, p. 1392); il va exhumer des récits interculturels partagés entre Grèce et Moyen Orient pour mettre en évidence le dialogue de ces deux civilisations sans passer par un ‘travail de détective’ sur le détail des textes qui s’incarne dans l’œuvre de West. Cela autorise Haubold à fonctionner sur la longue durée historique: «This book argues that the dialogue between Greek and Mesopotamian literature was never confined to a single moment of ‘revolution’, or even to two or three revolutionary periods: although events like the Persian Wars and the conquests of Alexander fundamentally changed the terms of engagement, it is possible to trace connections from the archaic to the Hellenistic period» (p. 8). Le bât blesse en ce que Haubold n’est pas exempt du tout de préjugés idéologiques. Au nom du postcolonialisme et du multilatéralisme, tous les poncifs intellectuels à la mode depuis les culture wars des années 80–90 sont convoqués de manière apodictique dans le bref panorama de la recherche qui ouvre son introduction: le caractère séduisant et instructif mais insuffisant de la quête des parallèles textuels littéraux (pp. 1–3), l’isolation des Classical studies et la fausseté du ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––– 1 Elle s’étend jusqu’aux graphies des personnages littéraires. Contrairement à ce que laisse entendre la note 20 p. 23, «the name of the famous ruler of Uruk was Gilgameš, and only Gilgameš, throughout all periods of Mesopotamian history, both in Akkadian and in Sumerian. Bilgames is, therefore, nothing but a scholarly fiction reinforced by a penchant for learned folk etymologies of proper names, which were as enticing to ancient Mesopotamian scribes as they still are to modern Assyriologists» (G. Rubio, ‘Reading Sumerian Names, II. Gilgameš’, Journal of Cuneiform Studies 64, 2012, p. 12); cf. l’appréciation de Gadotti, p. 1 note 3. 2 «The promise of solving longstanding problems in Greek literature with the help of parallels elsewhere has an obvious appeal in a field that still needs to defend its very right to exist. Yet the temptation, it seems to me, should be resisted: (…) focusing so insistently on one enigmatic line results in some strained claims and jars with the (…) healthy intuition (…) that meaningful comparative study is precisely not a matter of micro-level coincidences, however plausible or important they might seem». Haubold ne semble pas avoir compris que le primat de la méthode qu’il critique porte sur le nombre en même temps que la qualité des parallèles littéraux au niveau de la microstructure; les petits ruisseaux formant les grandes rivières, sitôt une certaine masse critique de rapprochements atteinte, il devient très délicat de nier l’interpénétration des deux traditions dont émanent le texte inspirateur et l’œuvre emprunteuse. GNOMON 4/89/2017 J.-F. Nardelli: Haubold, Greece and Mesopotamia 293 ‘miracle grec’ (pp. 3–4), la nécessité de dépasser l’eurocentrisme congénital des hellénistes, références à Martin Bernal incluses (pp. 4–6). Ces préliminaires expédiés, il expose sa grille de lecture, veritable profession de foi de métacritique littéraire postmoderne: «To this day, no one has attempted to write a ‘history of Mesopotamian literature’, because there is a genuine uncertainty about the status and nature of even the most famous Mesopotamian texts. Treating them as literature is, in fact, in itself a gesture of commitment beyond the western canon. From that gesture, new interpretations ensue: reading them as literature (i.e. with the techniques and commitments of literary study) is likely to generate new insights into Mesopotamian texts, simply because they have often been denied the status of literature and have been approached, instead, as ‘mythology’, ‘wisdom’, ‘folklore’, ‘religion’ – terms which encourage specific interpretative techniques and fields of comparison. Relating oneself to Mesopotamian texts as literature (...) has knock-on effects also for our understanding of Greece, which suddenly looks less unique, and more connected to other ancient traditions. It is the nature of that connection that I am to explore here, by asking how it develops diachronically in relation to Mesopotamia, from the archaic to the Hellenistic period» (pp. 7–8 ; insistance de l’original). En un mot, si West brode au petit point, Haubold, lui, ambitionne de retisser la tapisserie de Bayeux. Chaque articulation de ce credo appelle une justification en bas de page dont l’auteur se dispense par la même attitude cavalière que dans la ‘Note on the transcription of cuneiform texts’. Par ailleurs, la damnatio memoriae frappe des apports théoriques importants, à commencer par les réserves méthodologiques énoncées par Barry Powell contre la double thèse du bilinguisme et d’une transmission purement orale des contenus (‘Writing and the Origins of Greek Literature’, Cambridge, 2002, pp. 44–55). Enfin, pour ne rien arranger, Haubold a choisi des titres fort peu descriptifs non seulement pour ses chapitres (‘Parallel Words’, ‘Over the Horizon’, ‘Scripts from the Archive’) mais encore pour les sous-sections (citons les titres des ‘mondes parallèles’: ‘Problems of transmission’; ‘A warning to comparatists: lessons to be learnt from the fable’; ‘After Auerbach’; ‘Gods and mortals’; ‘Generic definitions’; ‘Telling choices’; ‘The unanswered question’). L’ouvrage s’ouvre décidément sous des auspices inquiétants. Le chapitre premier (pp. 18–72) traite de la ‘grande poésie’ en Grèce et en Mésopotamie au miroir du genre littéraire. Le degré de généralité sur lequel se situe Haubold est frappant: «My aim is to explore how ancient (and modern) readers experienced the texts in question – and how they viewed them within the context of other possible texts and stories. My starting point here is the fact that all my main texts, the poems of Homer and Hesiod, Gilgamesh and Enūma eliš, address their readers as human beings in contrast with the gods. (…) This overall orientation, I argue, indicates not only how we should read these texts but also how we might envisage their relationship with other texts. As has often been pointed out, Homer and Hesiod, Gilgamesh and Enūma eliš do not invite us to look for borrowings from other cultural spheres. Rather, what we see is a convergence in tone and theme which reflects the shared intuition that human life, and the divine cosmos around us, must be fundamentally the same for all people on earth. Much of the argument of Chapter 1 revolves around genre as a way of framing this shared intuition. (…) This chapter argues that the Epic of Gilgamesh and the Epic of Creation (Enūma eliš) can indeed be GNOMON 4/89/2017 J.-F. Nardelli: Haubold, Greece and Mesopotamia 294 seen as belonging to the same genre as Greek ‘epic’,1 in specific and at times surprising ways» (pp. 18–19). Après un assez long ‘discours de la méthode’ comparatiste (pp. 20–34), qui instruit au passage le procès de la dépendance linéaire par voie d’emprunts et d’échos (pp. 26–29; cf. note 15 infra), la discussion met en évidence la capacité réflexive des épopées grecques archaïques et mésopotamiennes sur trois thèmes: ce qui nous rend tous humains (pp. 34–44); le rapport autodéfinissant entre les hommes et les dieux (pp. 44–51); la création du monde considérée dans ses rapports avec le prototype épique conjectural du Déluge (pp. 51–71). La schématisation abusive nuit fort à l’exposé. Par exemple, l’opposition établie entre la tradition épique grecque, où les seuls héros descendent des dieux et où statutairement les femmes diffèrent des hommes, et l’ontologie mésopotamienne, dans laquelle les êtres humains sans distinction de genre ne sont jamais que la création des dieux, hormis Gilgamesh pour sa parenté mixte (pp. 64–65), n’est pas seulement bancale du côté grec; elle achoppe sur la divinisation certaine de rois du IIIe millénaire, surtout Narām-Sîn, et sur la royauté divine possible des monarques néoassyriens (exposé accessible dans N. Brisch, ‘Of Gods and Kings: Divine Kingship in Ancient Mesopotamia’, Religion Compass 7, 2013, pp. 37–46, cf. 39– 40 pour la problématique). Si grande, d’autre part, est la préoccupation de Haubold «not with questions of influence and transmission but with issues of reading and interpretation – across texts, cultures and times» (p. 71) qu’il ne voit simplement pas qu’il réduit la richissime texture littéraire d’Homère, du Gilgamesh et de l’Enūma eliš à l’expression d’une sagesse triviale faite d’universaux idéologiques2 ou à la mise en œuvre de conceptions mythographiques dont il aurait ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––– 1 Un des leitmotive de Haubold, cf. son ‘Greek Epic: A Near Eastern Genre?’, PCPS 48, 2002, pp. 1–19. On lira les réflexions que cela inspire à l’indo-européaniste J. T. Katz (in J. M. Foley [ed.], ‘A Companion to Ancient Epic’, Malden, 2005, p. 29) et les attendus des assyriologues M. P. Streck (‘Die Bildersprache der akkadischen Epik’, Münster, 1999, pp. 55–56) et Gadotti (pp. 93–95) sur cette désignation de la ‘grande poésie’ cunéiforme. La distinction établie par N. Veldhuis au sein de la littérature sumérienne d’époque vieillebabylonienne en fonction du rôle et de l’intérêt scolaires des œuvres est également pertinente ici: ‘Religion, Literature, and Scholarship. The Sumerian Composition Nanše and the Birds, with a Catalogue of Sumerian Bird Names’, Leyde-Boston, 2004, pp. 44–47, surtout 44–45. Les plus anciennes œuvres ‘épiques’ préservées à ce jour sont le cycle sumérien d’Uruk (poèmes sur Enmerkar et Lugalbanda, présentés et traduits, vaille que vaille, par H. Vanstiphout, Atlanta, 2003); sur l’unité, ou plutôt le socle commun, théologique et thématique de cette ‘matière d’Aratta’, voir C. Woods, ‘Sons of the Sun: The Mythological Foundations of the First Dynasty of Uruk’, Journal of Ancient Near Eastern Religions 12, 2012, pp. 78–96. 2 Rançon d’une approche générique beaucoup trop globalisante comme d’une exposition insuffisante à la critique littéraire telle que la pratiquent les assyriologues (e.g., J. N. Lawson, ‘The Concept of Fate in Ancient Mesopotamia of the First Millenium. Toward an Understanding of Šīmtu’, Wiesbaden, 1994, pp. 19–76; Streck, passim). Contre la canonisation hâtive reflétée chez Haubold, la meilleure preuve qu’il ne faut rien tenir pour acquis en ce domaine émane de la remise en question du souci d’harmonisation et de l’unité de dessein perçus par la plupart des spécialistes derrière le Gilgamesh paléobabylonien (résumés de D. M. Carr, ‘The Formation of the Hebrew Bible. A New Reconstruction’, Oxford, 2011, pp. 40–48, Gadotti, p. 83) proposée par D. E. Fleming et S. J. Milstein, ‘The Buried Foundation of the Gilgamesh Epic. The Akkadian Huwawa Narrative’, Leyde- Boston, 2010, pp. 1–117, par-dessus tout 5. GNOMON 4/89/2017 J.-F. Nardelli: Haubold, Greece and Mesopotamia 295 fallu s’assurer qu’elle ne relevaient pas d’une simple vue de l’esprit avant de les exploiter. L’archétype du ‘proto-épos’ sur le Déluge développe en effet une idée du bibliste David Damrosch (pp. 11, 54–55) dont il est révélateur que le nom n’apparaît même pas dans les deux monographies issues de thèses doctorales en assyriologie récemment consacrées à ce thème (Anthonioz, ‘L’eau, enjeux politiques et théologiques, de Sumer à la Bible’, Leyde-Boston, 2009, surtout pp. 225–345; Y. S. Chen, ‘The Primeval Flood Catastrophe. Origins and Early Development in Mesopotamian Traditions’, Oxford, 2013). Et tant qu’à faire dialoguer les textes, pourquoi ne pas avoir relevé l’exploitation du Déluge par la propagande royale tardo-assyrienne et babylonienne (Anthonioz, pp. 309–313)? De même, il faut posséder une certaine audace pour réduire l’épopée de Gilgamesh à l’exploration «in unrivalled depth (of) man’s journey towards its own humanity» (p. 39) afin de mieux accuser son parallélisme avec les poèmes homériques. Ici Haubold défère trop vite à l’autorité du non-cunéiformiste T. van Nortwick, au grand dam des nombreuses recherches d’assyriologues sur le sens profond de ce poème.1 On a vraiment le sentiment qu’il est victime d’une forme de vision tunnel. Pis encore, la tendance de fond du chapitre est de plaquer axiomatiquement une théorie postmoderne souvent toute factice et creuse sur les œuvres primaires. Des extraits grecs ou mésopotamiens y sont découpés non pas pour être analysés mais pour éclairer d’autres morceaux de texte en leur servant de réactifs; le comparatisme de Haubold se borne à cette juxtaposition d’après des ressemblances de ton, de structure ou de traitement littéraire. L’auteur n’évite pas seulement toute interprétation détaillée de ses extraits; le piètre ciment exégétique par lequel il promène son lecteur de passage en passage manifeste un manque d’égard flagrant pour les commentateurs d’Homère, du Gilgamesh ou de l’épopée babylonienne de la Création dont témoigne l’indigence de ses notes.2 À ce titre, mention- ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––– 1 Entre lesquelles il existe assez peu de consensus. Sans parler de ceux qui lisent le Gilgamesh dans l’optique des récits bibliques (D. Damrosch, ‘The Narrative Covenant. Transformations of Genre in the Growth of Biblical Literature’, San Francisco, 1987, pp. 51– 143, avant tout 87 sqq.), citons, entre autres travaux marquants, T. Jacobsen, ‘The Treasures of Darkness. A History of Mesopotamian Religion’, New Haven-Londres, 1978, pp. 216–219; R. Harris, ‘Gender and Aging in Mesopotamia. The Gilgamesh Epic and Other Ancient Literature’, Norman 2000, pp. 32–49 (texte), 190–196 (notes); T. Abusch, ‘The Development and Meaning of the Epic of Gilgamesh: An Interpretive Essay’, Journal of the American Oriental Society 121, 2001, pp. 614–622; M.-A. Atac, ‘Angelology in the Epic of Gilgamesh’, Journal of Ancient Near Eastern Religions 4, 2004, pp. 3–27; S. Ackerman, ‘When Heroes Love. The Ambiguity of Eros in the Stories of Gilgamesh and David’, New York, 2005, pp. 34–35; K. Dickson, ‘Looking at the Other in Gilgamesh’, Journal of Ancient Near Eastern Religions 127, 2007, pp. 171–182 en 171–175; id., ‘The Jeweled Trees: Alterity in Gilgamesh’, Comparative Literature 59, 2007, pp. 193–208; et W. Sallaberger, ‘Das Gilgamesch-Epos. Mythos, Werk und Tradition’, Munich, 2008, pp. 111–119. Pour ne rien arranger, Haubold ne produit même pas aux yeux du lecteur le passage sans aucun doute le plus parlant de toute l’œuvre sur le plan de l’existentialisme: Gilgamesh paléobabylonien, tablette de Yale, IV 140–143 (p. 200 George; retraduit chez Fleming et Milstein, p. 137), particulièrement la l. 143 mimma ša īteneppušu šārumma, ‘quoi qu’elle accomplit (i.e. l’humanité), ce n’est que du vent’. 2 Sans verser dans un encyclopédisme assez vain, tout ouvrage comparatiste requiert une constante attention aux détails (linguistiques, culturels, sourciers, etc), qui s’obtient difficilement, et ne se soutient pas, sans une quantité conséquente de secondary pleading en note. On ne trouve peut-être pas assez de ce dernier chez West, ‘The East Face of Helicon’, mais GNOMON 4/89/2017 J.-F. Nardelli: Haubold, Greece and Mesopotamia 296 nons l’absence de toute annotation philologique; la réduction du discours bibliographique à une, rarement deux, études de détail confortant ses intuitions ou ses certitudes; et l’incuriosité en des matières aussi cruciales pour le développement en cours que le rôle de Mardouk dans l’Enūma eliš (e.g., W. Sommerfeld, ‘Der Aufstieg Marduks. Die Stellung Marduks in der babylonischen Religion des zweiten Jahrtausends v. Chr.’, Kevelaer/Neukirchen-Vluin, 1982, pp. 174–181; J. Bottéro, ‘Mythes et rites de Babylone’, Paris, 1985, réédition Genève, 1996, pp. 127–149; S. W. Flynn, ‘YHWH is King. The Development of Divine Kingship in Ancient Israel’, Leyde-Boston, 2014, pp. 91–118), le motif proche et moyen-oriental du conflit divin, à propos de l’affrontement de ce dieu avec Tiāmat (du fondamental M. S. Smith, ‘The Early History of God. Yahweh and the Other Deities in Ancient Israel’, Grand Rapids, 2002², pp. 93–101, Haubold retient seulement les influences ouest-sémitiques sur l’épopée de la Création [p. 52 note 112]; il fallait au minimum M. Klingbeil, ‘Yahweh Fighting from Heaven. God as Warrior and as God of Heaven in the Hebrew Psalter and Ancient Near Eastern Iconography’, Fribourg- Göttingen, 1999, pp. 165–196), ou le symbolisme de la muraille d’Uruk et de la tablette de lapis-lazuli dans le prologue de la Version Standard du Gilgamesh (pp. 32–33, non sans Dickson, ‘The Wall of Uruk: Iconicities in Gilgamesh’, Journal of Ancient Near Eastern Religions 9, 2009, pp. 25–50, surtout 29–33; Haubold, décidément piètre assyriologue, n’informe même pas le lecteur que cette injonction de lire le récit consigné sur son support, stèle [narû] en I 20 et tablette [ṭuppu] en I 27, constitue une sphragis bien connue qu’il n’est pas pertinent de surinterpréter: H. G. Güterbock, ‘Die historische Tradition und ihre literarische Gestaltung bei Babyloniern und Hethitern bis 1200’, Zeitschrift für Assyriologie und vorderasiatische Archäologie 44, 1934, pp. 19–20, J. G. Westenholz, ‘Legends of the Kings of Akkade. The Texts’, Winona Lake, 1997, p. 266 bas). Pour nous résumer: les synopses thématiques remplissant le premier chapitre de ‘Greece and Mesopotamia’ supposent d’innombrables raccourcis documentaires ou exégétiques dont tous, tant s’en faut, ne sont pas acceptables en l’état; et l’auteur a beau nous intimer de voir dans ses notices des comparaisons typologiques profondes, il ne collecte à proprement parler que des universaux littéraires, voire des banalités scripturaires. Or le caractère non probant de ce genre de rapprochements est notoire (S. L. Budin, ClRev 62, 2012, pp. 346, 347; etc). Je ne vois donc là-dedans aucune sophistication, encore moins de progrès sur le ‘travail de détective’ gréco-oriental.1 Le second chapitre (pp. 73–126) étudie le moment de l’histoire où Grecs et Néo-Assyriens/Néo-Babyloniens devinrent incontestablement conscients les uns des autres dans le grand ‘concert des nations’. «I am particularly interested here in what Lefebvre calls the ‘domain of representations’: how did Greek and Mesopotamian authors articulate social space? How did their articulations intersect with features of physical reality such as the straits at the Hellespont or the walls of Babylon? How did literature motivate action, and how was action encoded in ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––– l’annotation de Haubold assure à grand peine le service minimum et ne sert pas d’intermédiaire entre l’assyriologie hardcore et l’hellénisme. Le résultat est un manque de profondeur et un aplatissement des nuances regrettables chez un auteur aussi ambitieux; voir infra, p. 299 n. 2; p. 303 n. 2, et comparer H. S. Versnel, ‘Coping with the Gods. Wayward Readings in Greek Theology’, Leyde-Boston, 2011, pp. 18–20, ou mon ‘Aristarchus Antibarbarus. Pseudologies mésopotamiennes, bibliques, classiques’, Amsterdam, 2012, pp. LVIII–LIX note ***********. 1 Une approche intermédiaire entre celles de West et d’Haubold est explorée par J. Larson, ‘Lugalbanda and Hermes’, ClPh 100, 2005, pp. 1–16; voir 4–6, 14–15. Ses rapprochements sont certainement plus intéressants et rigoureux que ceux proposés dans cette tranche de ‘Greece and Mesopotamia’. GNOMON 4/89/2017 J.-F. Nardelli: Haubold, Greece and Mesopotamia 297 literature, both within one culture and across cultures? These are some of the questions that motivate this chapter» (p. 74). Ce programme ambitieux n’est pas véritablement rempli. Après avoir très brièvement évoqué (pp. 74–78) le fragment alcaïque 350 puis la digression babylonienne d’Hérodote où apparaît une connaissance indubitable des empires de la Mésopotamie contemporaine (Enquête, I 178–200), Haubold entreprend de démolir la thèse de Momigliano attribuant aux Grecs la responsabilité du lieu commun historiographique de la succession impériale qui mène des Néo- Assyriens aux Perses de Cyrus (pp. 78–98). Une discussion serrée de la propagande reflétée par les inscriptions royales de cette période, plus spécialement celles de l’assyrien Nabonide, rééditées à date récente, et des convergences factuelles ou idéologiques entre ces récits officiels et Hérodote, I 95–130, ou Ctésias, fait puissamment douter qu’il s’agissait d’une vision d’observateurs périphériques des évènements ainsi que d’une conceptualisation grecque de l’histoire mésopotamienne (résumé dans la recension de West, p. 6). Cela ne prouve toutefois pas que les historiens grecs du Ve siècle, leurs informateurs ou leurs intermédiaires ‘discutaient’, par delà les obstacles de l’éloignement et de la langue, avec qui que ce fût au Moyen Orient, ni même que les conceptions impériales en vigueur en Grèce et en Mésopotamie s’entrecroisaient (‘criss-crossing’, p. 98). En outre, à se focaliser sur les seuls textes épigraphiques mésopotamiens, Haubold minimise la complexité du motif de la succession des empires; la documentation cunéiforme présente une diversité considérable, encore accrue par les variations des textes iraniens, hébreux et grecs hellénistiques qui reprennent ce modèle comme s’il leur était indigène (e.g., D. Mendels, ‘The Five Empires: A Note on a Propagandistic Topos’, AJPh 102, 1981, p. 335; P. Niskanen, ‘The Human and the Divine in History. Herodotus and the Book of Daniel’, Londres-New York, 2004, pp. 27– 43; K. R. Jones, ‘Jewish Reactions to the Destruction of Jerusalem in A.D. 70. Apocalypses and Related Pseudepigrapha’, Leyde-Boston, 2011, pp. 183–186). Seuls, bien entendu, les auteurs romains avaient conscience de recevoir ainsi un apport hellénique. Enfin, la documentation hébraïque joue peut-être le rôle de juge de paix, placée comme elle est entre l’historiographie grecque et le discours de propagande tardo-assyrien; raison de plus pour ne pas la traiter par la prétérition, comme Haubold. Au total, malgré son habileté, la réfutation de Momigliano est moins péremptoire que séduisante; surtout isolée dans un ouvrage de critique littéraire, elle ne devrait guère provoquer un changement de paradigme chez les classicistes et les biblistes. Haubold l’a si bien ressenti que son résumé final, pour une fois, se fait modeste: «Babylonian sources offer a range of representations of imperial succession, and so do Greek ones. Their different portrayals of Babylon, however, intersect on several key concerns: the exceptional history of this one city, its femininity and its special relationship with the gods» (p. 98). Par association d’idées, il prétend, dans le restant du chapitre, exhumer un entrecroisement similaire de perceptions ethnographiques entre Grecs et Mésopotamiens des VIe–Ve siècles (pp. 98–125). On attendrait ici la démonstration que nos sources gréco-orientales, mettons les annales assyriennes et certains oracles pythiques préservés chez Hérodote, font état d’une conscience culturelle réciproque – ou, pour utiliser la terminologie postmoderne de Haubold, la preuve GNOMON 4/89/2017 J.-F. Nardelli: Haubold, Greece and Mesopotamia 298 argumentée que les ‘voix’ non-grecques inclues par l’historien d’Halicarnasse dans son Enquête «reveal a complex, criss-crossing ancient conversation about local and global history, space and identity» (p. 126) au lieu de relever de la méthodologie hérodotéenne au titre de procédé d’intellection. Or l’auteur propose d’abord un pot-pourri de notations sur les préjugés des Grecs, des Assyro- Babyloniens et des Perses les uns sur les autres (pp. 98–101); puis un glissement, qu’il est permis de juger artificiel, le conduit à suivre la transmission de l’idéologie sargonique du roi conquérant du Monde aux Néo-Assyriens et aux Perses des guerres médiques (pp. 102–114).1 Après quoi il balise les étapes de la réception de cette représentation fantasmée par les Grecs vainqueurs de Xerxès (pp. 114–125). Ce serait de l’excellente historiographie des mentalités, malgré le chantournement de l’organisation des matières, si l’appareil savant avait été systématisé au-delà du saupoudrage bibliographique (un exemple suffira: E. Hall, ‘Inventing the Barbarian’, a été exploité mais pas B. Hutzfeldt, ‘Das Bild der Perser in der griechischen Dichtung des 5. vorchristlichen Jahrhunderts’, Wiesbaden, 1999, ni A. Erskine, ‘Troy between Greece and Rome. Local Tradition and Imperial Power’, Oxford-New York, 2001, pp. 61–92) et si diverses précisions indispensables ne manquaient. L’helléniste moyen ne sait pas nécessairement ce que recouvre le concept de ‘géographie mentale’, familier aux assyriologues, qui apparaît sans plus amples précisions à compter des pp. 103–104 («mental maps of world rule», «Sargon’s mental map of empire»); cf. G. Jonker, ‘The Topography of Remembrance. The Dead, Tradition and Collective Memory in Mesopotamia’, Leyde-New York-Cologne, 1995, pp. 36–51, C. Zaccagnini, ‘Maps of the World’, dans G. B. Lanfranchi, D. M. Bonacossi, C. Pappi et S. Ponchia (edd.), ‘Leggo! Studies Presented to Frederick Mario Fales on ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––– 1 Haubold cède ici à son goût pour les thèses paradoxales: la Grèce consciente d’ellemême, celle représentée chez Hérodote et Eschyle, serait «to a surprising extent the invention of Mesopotamian imperial discourse» (p. 99). Son argument-force tient dans l’emploi de l’akkadien tardif Yaunāja pour désigner οἱ Ἕλληνες (pp. 100–101; bibliographie linguistique et historiographique dans mon ‘Black Athena Fades Away: A Consideration of Martin Bernal’s Linguistic Arguments’, ExClas 17, 2013, p. 305 note 63). Or, une fois encore, le moins qu’on doive en dire est qu’il ne contraint guère. Haubold tait que ce mot, écrit aussi Yamānaja, etc, est également araméen (sous la forme Yawnāyā; cf. l’hébreu et le syriaque), qui était l’une des langues véhiculaires principales de l’empire achéménide; cela fragilise la perspective exclusivement néo-assyrienne de son hypothèse. D’autre part, Haubold exploite ici les travaux de R. Rollinger en les schématisant beaucoup trop; ce dernier n’assurait-il pas que Yaunā(ja), etc «did not, of course, refer to the ‘Greeks’ in the modern sense, but rather to a people from the far-removed Aegean region, where Greek-speaking elements are likely to have constituted an essential element» (‘The Eastern Mediterranean and Beyond (…)’, in K. H. Kinzl (ed.), ‘A Companion to the Classical Greek World’, Chichester, 2010, p. 202 bas; je souligne)? Voir J. P. Crielaard, ‘The Ionians in the Archaic Period. Shifting Identities in a Changing World’, dans T. Derks et N. Roymans (edd.), ‘Ethnic Constructs in Antiquity. The Role of Power and Tradition’, Amsterdam, 2009, pp. 42–44. Pour terminer, l’isoglosse gréco-sémitique n’apparaît pas vraiment centrale dans les articulations mésopotamiennes tardives de l’espace impérial. Le mélange de linguistique et d’ethnographie pratiqué par Haubold déforme donc gravement la documentation: «as Rollinger points out, Sargon realized that the Greeks could be a useful means of articulating the universal reach of his empire. That does not mean, of course, that he invented his battles against them – they will have been real enough. But they were also important for imperial propaganda. The Greeks no longer simply appeared and disappeared over the imperial horizon: they had themselves become a way of articulating that horizon» (‘Greece and Mesopotamia’, p. 102). Il se peut tout de même que Haubold ait raison, mais les travers de son analyse et son excès de confiance le décrédibilisent. GNOMON 4/89/2017 J.-F. Nardelli: Haubold, Greece and Mesopotamia 299 the Occasion of his 65th Birthday’. Wiesbaden, 2010, pp. 865–873, et R. Da Riva, ‘Nebuchadnezzar II’s Prism (EŞ 7834): A New Edition’, Zeitschrift für Assyriologie und vorderasiatische Archäologie 103, 2013, pp. 199–201. Un classiciste ne maîtrise pas davantage le vocabulaire akkadien de base des directions géographiques; à quoi bon paraphraser à son intention la Carte du monde babylonienne (pp. 107–108) sans daigner expliquer que sur un point crucial l’akkadien emploie les mots qui devaient être mis en valeur dans les deux extraits cités p. 104 par Haubold, elītu et šaplu («the two terms may have the following meanings: upper and lower, upstream and downstream, or (…) north and south» Da Riva, ‘The Inscriptions of Nabopolassar, Amēl-Marduk and Neriglissar’, Boston-Berlin, 2013, p. 76 ad 17, cf. pp. 156, 197)? L’intérêt de cette section est enfin et surtout amoindri par l’habituelle indigence du commentaire des textes, qu’il soit comparatif ou littéraire;1 par l’écrasement des nuances lexicales dans le domaine mésopotamien;2 ainsi que par la déperdition sémantique subie par les passages grecs à force d’être tirés hors de leur contexte original et pliés aux desiderata de l’argument poursuivi par Haubold. Les v. 145–150 des Perses de Timothée reçoivent la polarité suivante entre Hellènes et ‘Asiatiques’: «The difference between them is clearly audible and signals the failure of the imperial project: the man whom Timotheus describes is not only defeated, but unable to supplicate properly – because he does not command the right words. His failure to master the Greek language quite literally becomes a measure of his defeat» (p. 118). ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––– 1 Le résumé de la Carte babylonienne, p. 107, ne spécifie même pas que Babylone se situe au centre du monde pour des raisons avant tout mythologiques (c’est la colline primordiale: e.g., M. van de Mieroop, ‘Reading Babylon’, AJA 107, 2003, pp. 262–264); ce qui est dit des régions du monde, ou des îles, nagû, est également indigent (Horowitz, ‘The Isles of the Nations: Genesis X and Babylonian Geography’, dans J. A. Emerton (ed.), ‘Studies in the Pentateuch’, Leyde, 1990, pp. 41–42, cf. 40 pour l’image de la Carte légendée en anglais qui manque chez Haubold; K. B. Bauch, ‘A Study of the Geography of 1 Enoch 17–19. No One Has Seen What I Have Seen’, Leyde, 2003, pp. 53–56, 235–236); etc. 2 Le choix de l’ethnique ‘Grecs’ au lieu de ‘Ioniens’ pour traduire le néo-assyrien Yaunāja/Yamānaja n’est que l’exemple le plus voyant de cette tendance. Les l. 8–9 de la lettre néo-assyrienne reproduite p. 100, LÚ.ERIM.MEŠ zak-ku-ú ina ŠU.2 a-ṣa-bat, sont rendues ‘I gathered up the troops of professional soldiers and went after them’. La difficulté réside dans la polysémie de LÚ.ERIM.MEŠ = ṣābê (‘troupes’, mais aussi ‘militaires’, ‘hommes (de troupe)’, ‘gens’) et dans la très grande incertitude entourant la valeur du substantif pluriel zakkû, en particulier son rapport avec la notion de liberté qui unifie le verbe-racine zakû (F. M. Fales, ‘The Assyrian Words for ‘(Foot)soldier’, dans G. Galil, M. J. Geller et A. R. Millard (edd.), ‘Biblical and Ancient Near Eastern Studies in Honour of Bustenay Oded’, Leyde, 2009, pp. 73, 84–88). LÚ.ERIM.MEŠ et zakkû vont-ils ensemble, comme le suppose Haubold, ou sont-ils associés en tant que corps distincts, comme dans la traduction de Rollinger, du texte duquel il dépend? À supposer même que les deux mots forment un composé, on peut tout aussi bien comprendre différemment de Haubold: ‘available men’ (B. J. Parker, ‘The Earliest Known References to the Ionians in the Cuneiform Sources’, AHB 14, 2000, p. 72), ‘soldiers ready for departure’ (S. Yamada, dans M. Cogan et D. Kahn (edd.), ‘Treasures on Camels’ Humps. Historical and Literary Studies from the Ancient Near East Presented to Israel Eph’al’, Jérusalem, 2008, p. 304), ou ‘free men’ (M. Luukko, ‘The Correspondence of Tiglath-pileser III and Sargon II from Calah/Nimrud’, Helsinki, 2012, n°25). Bref, s’agissant d’un mot aussi délicat que zakkû dans un contexte qui n’est guère éclairant, quot homines tot sententiae; raison de plus pour attirer en note l’attention du lecteur. Haubold ne s’embarrasse jamais de ces considérations; il est donc périlleux de s’en remettre à lui. GNOMON 4/89/2017 J.-F. Nardelli: Haubold, Greece and Mesopotamia 300 Il est navrant de retrouver dans l’incapacité du Phrygien à s’exprimer en grec passable la traduction métaphorique en termes linguistiques de la ruine du projet impérial perse alors même que Timothée insiste par-dessus tout sur le caractère physiologique concret de la supplique du personnage (διάτορον σφραγῖδα θραύων στόματος, tournure qui n’était donc pas assez frappante pour Haubold); cf. T. H. Janssen, ‘Timotheus Persae. A Commentary’, Amsterdam, 1989, pp. 102–105, P. A. LeVen, ‘The Many-Headed Muse. Tradition and Innovation in Late Classical Greek Lyric Poetry’, Cambridge, 2014, pp. 186–187. Par ailleurs, les modalités du langage prêté au Phrygien, et au Mysien avant lui, ne sont pas si uniment des monstruosités par déficience (i.e. rien d’autre que barbarismes et solécismes) qu’elles autorisent à décrire celui-ci comme «some bastardized version of the Greek language» si c’est pour mieux opposer les «Hellenes speaking proper Greek»; cf. Hutzfeldt, pp. 180–184. La part du jeu littéraire dans ces vers de Timothée (stylisation) doit tempérer les emportements rhétoriques chez l’interprète sagace. Bref, cette section a beau être fascinante et tenir ses promesses, la minceur de son ancrage bibliographique, l’importance des raccourcis dommageables et une proportion relativement élevée d’aberrations documentaires empêchent d’accorder pleine confiance à l’auteur. Les dialogues idéologiques gréco-mésopotamiens à l’âge hellénistique font l’objet du dernier chapitre (pp. 127–177). Ici seulement assiste-t-on à l’émergence d’une authentique culture métissée. Haubold fortifie les reconstructions en cours de la littérature séleucide en suggérant que la co-régence (293–281) puis le règne (281–262) d’Antiochos Ier virent un mouvement scripturaire d’assez grande ampleur dans le cadre duquel le corpus cunéiforme antérieur fut traité comme la mémoire archivale vive des traditions de domination globale; l’objectif poursuivi par ce diadoque, patron ostentatoire des temples, en s’inscrivant dans la tradition babylonienne, était de maintenir en sa personne royale la cohérence de ses États ainsi que la continuité du pouvoir (pp. 128–142). Dans le même temps que le nouveau Nabuchodonosor Antiochos faisait écrire en akkadien, un obscur prêtre babylonien, Bérose, rédigeait en grec des Babyloniaka, grande chronique historique de la capitale en trois livres dont l’une des caractéristiques majeures était qu’elle stoïcisait l’Enūma eliš; on y dépiste des préoccupations légitimistes assez similaires à celles du Cylindre d’Antiochos et un souci de fusionner certaines traditions helléniques et mésopotamiennes, notamment (p. 168) Aššurbanipal assimilé à Sardanapale, qui rappelle de près le Cylindre (pp. 142–176). En partie parce qu’il a profité du Bérose commenté dans le ‘Brill’s New Jacoby’ (BNJ; De Breucker), en partie car il s’appuie plus consciencieusement sur la littérature critique que dans le précédent chapitre, ce dernier tiers de l’ouvrage montre Haubold à son meilleur niveau, interprète sagace et érudit de textes auxquels les assyriologues témoignent parfois de la condescendance (Cylindre d’Antiochos) ou qui sont difficiles dans leur concision (Bérose). Il serait pourtant risqué de s’abandonner sans esprit critique au brillant exposé de l’auteur. On doit en effet porter à son passif, par ordre croissant de dangerosité, une approche étroite de Bérose, créée par la suppression quasi totale des rapports entre la cosmogonie des Babyloniaka et la Bible Hébraïque (R. E. Gmirkin, ‘Berossus and Genesis, Manetho and Exodus. Hellenistic Histories and the Date of the Pentateuch’, New York-Londres, 2006, pp. 89–139; J. Day, ‘From Creation to Babel. Studies in GNOMON 4/89/2017 J.-F. Nardelli: Haubold, Greece and Mesopotamia 301 Genesis 1–11’, Londres-New York, 2013, pp. 61–76, cf. 106–112 passim); un nombre conséquent de spéculations très osées, particulièrement, aux pp. 151–153, la conjecture d’une ‘réponse’ de Bérose, FGrHist 680 F 1, à Empédocle, DK 31 B 61, au seul motif que ses «bull-men, two-faced creatures and gender confusion look rather more like Empedocles than one might have expected from a mere paraphrase of Enūma eliš» (p. 1531); enfin un goût pour les phrases pétaradantes et vides non seulement quand il s’agit de faire un point d’étape dans la discussion mais aussi dans le corps même des dossiers de textes. Or on attendrait là le minimum de jargon combiné au maximum de finesse exégétique pour ne pas implanter de notions parasites dans les documents primaires. L’ouvrage perd donc à s’émailler de propos comme «earlier in this chapter we saw how carefully the Antiochus Cylinder negotiates Antiochus’ portrayal as a Babylonian king between local commitments and universal aspirations. Berossos puts the spotlight on the Babylonian archive itself, asking where, when and how seemingly local scripts of empire become global in their reach» (pp. 155–156) ou «Berossos, it seems, used Greek traditions about Sardanapallos in order to negotiate between Seleucid ambitions and Babylonian anxieties» (p. 172). L’intempérance oratoire ne réduit pas significativement la valeur des deux enquêtes distinctes composant ce chapitre; elle contraste néanmoins avec l’importance somme toute mineure et le caractère périphérique des contacts scripturaires élucidés par Haubold: Bérose est un auteur du troisième rang dont il faut se garder sans preuves indubitables d’exalter le calibre intellectuel, et contrairement aux Lagides et autres Attalides entichés de philologie, de poésie et de science, les Séleucides ont assez peu contribué au fond commun de la civilisation hellénistique. Qu’on ajoute l’empressement de Haubold à faire reposer ses ‘dialogues’ interculturels sur des bases fragiles, voire évanescentes, et l’on comprendra que ce chapitre n’apporte pas mieux que les précédents la démonstration des vues comparatistes prônées par l’auteur. A fortiori ne doit-on pas conclure qu’elles incarnent l’avenir des Hellenorientalia. ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––– 1 En vérité, les deux passages n’ont guère en commun que d’évoquer des êtres composites, dont certains ne sont pas nécessairement doubles au sens littéral, n’en déplaise à la traduction de Haubold (ἀμφιπρόσωπα et ἀμφίστερνα pourraient peut-être signifier ‘créatures à face et poitrine différentes’: J. Bollack, ‘Empédocle. Les Origines, III. 2 Commentaire’, Paris, 1969, p. 424). Par ailleurs, Empédocle pensait avant tout au Minotaure lorsqu’il parlait de βουγενῆ ἀνδρόπρωιρα et de ἀνδροφυῆ βούκρανα, comme l’a reconnu Ovide, Art d’aimer, II 24 (J. S. Rusten, ‘Ovid, Empedocles and the Minotaur’, AJPh 103, 1982, p. 333 et les notes 5, 7; M. Garani, ‘Lucretius and Ovid on Empedoclean Cows and Sheep’, chez D. Lehoux, A. D. Morrison et A. Sharrock (edd.), ‘Lucretius. Poetry, Philosophy, Science’, Oxford, 2013, pp. 244–248, en particulier 244–245) – un érudit bilingue de la trempe de Bérose pouvait-il méconnaître la pensée du vieux poète philosophe si véritablement il avait ici eu présent à l’esprit ce texte particulier? On relèvera enfin que les raisons pour lesquelles l’auteur des Babyloniaka se serait intéressé à Empédocle sous ce rapport sont vagues et plutôt décevantes (Haubold, p. 153: Bérose aurait voulu se présenter comme «σοφός in the eyes of the Greeks», en prenant acte des débats doctrinaux hellénistiques sur la génération spontanée dans son évocation des monstres de l’armée de Tiāmat). C’est métaphysiquer un théologème complexe qui touche d’abord et avant tout au distinguo entre dieux anthropomorphes et êtres divins thériomorphes sur fond de mythe de combat (F. A. M. Wiggermann, ‘Mesopotamian Protective Spirits. The Ritual Texts’, Groningue, 1992, pp. 145–163). GNOMON 4/89/2017 J.-F. Nardelli: Haubold, Greece and Mesopotamia 302 L’aisance rhétoricienne avec laquelle la métacritique littéraire postcoloniale de Haubold passe du possible au probable dans sa découverte de res novae, puis tire les plus grandes conséquences de cette confusion des degrés de vraisemblance, ne s’affiche peut-être nulle part dans le livre avec davantage d’ingénuité qu’au début de la conclusion (pp. 178–184). Invoquant l’épigramme assassine d’Hérodicos sur les partisans d’Aristarque, et tablant sur sa chute surprenante Ἡροδίκωι δὲ | Ἑλλὰς ἀεὶ μίμνοι καὶ θεόπαις Βαβυλών, Haubold écrit: «What does it mean? The joke is, of course, on Herodicus himself. He has staged a single combat of words, using Homer’s language to claim that he has fought it out with the school of Aristarchus, and won. The losers are banished from Hellas while Herodicus alone claims Greece for himself… together with Babylon. There is an admission, in that last line, that nobody, in this poem, is only Greek. So the duel is not about purity, but rather about how we relate to Greece – whether it is through painstaking grammatical detail, or through a fighting spirit which finally admits both distance and defeat» (p. 179). Il est beaucoup moins extravagant et très satisfaisant de considérer, après I. Düring (‘Herodicus the Cratetean. A Study in Anti-Platonic Tradition’, Göteborg, 1941, p. 6 avec la note 5 aux pp. 6–7), que «Herodicus names himself a Babylonian. This means that he was from Seleucia like Diogenes ὁ Βαβυλώνιος, and he hopes that, in contradistinction to the Aristarcheans, he will be allowed to stay in Hellas». Haubold extrait librement d’un texte délicat ce qu’il lui plaît d’y trouver sans avoir regardé dans la littérature savante ni avoir pris le temps de motiver son opinion; la transition qu’il dégage de cette exégèse («Herodicus’ poem can give a taste of just how much I have not covered in this short book», p. 180) porte, par suite, entièrement à faux. Qu’il s’agisse d’Hérodicos ou du cas d’école par lequel il illustre les insuffisances de la recherche sourcière et stemmatologique des influences orientales sur la microstructure de la poésie grecque archaïque,1 son modèle des échanges interculturels ne suscite pas les comparai- ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––– 1 Pp. 26–29, contre West. Il s’agit de la fable helléno-assyrienne de l’éléphant et du moustique (Mésomède, 11, cf. Ésope, 137 Perry), du taureau et du moustique (Babrios, 84), et du taureau et du petit oiseau (proverbe néo-assyrien VAT 8807 rev. III. 50–4), qui constitue les numéros H 140 et M 143 de F. R. Adrados et G.-J. van Dijk, ‘History of the Graeco-Roman Fable, III. Inventory and Documentation on the Graeco-Latin Fable’, Leyde-Boston, 2003, pp. 182–183, 639–640. Haubold insiste, avec raison, sur l’absence de déterminisme culturel de ce genre littéraire (au niveau de la civilisation source, s’entend, et en faisant des réserves vu la capacité des collections de fables à fournir un microcosme de leur culture: E. I. Gordon, ‘Sumerian Proverbs. Glimpses of Everyday Life in Ancient Mesopotamia’, Philadelphie, 1959, pp. 285–323 [‘Cultural Analysis’]). Mais, n’ayant pas consulté Adrados ni regardé du côté des études structurales appliquées au folklore, duquel la fable participe au tout premier chef (e.g. Alster, ‘Studies in Sumerian Proverbs’, Copenhague, 1975, pp. 6–12), il en tire la conclusion excessive qu’il serait vain de vouloir chercher des variantes et des échos suivant l’ancienneté respective des fabulistes comme s’il s’agissait d’un système intertextuel fermé («as far as the fable and its readers were concerned, it did not matter whether you were Greek or Mesopotamian: the truths it had to impart, and the ways it imparted them, were meant to be universal. That is why the genre travelled, why ancient readers said it travelled, and why it makes sense for us to read it across cultural boundaries», p. 29). En outre, Haubold gaspille sa victoire en ajoutant sans attendre «if we do, we will discover versatility, wit and wisdom wherever we look» (ibid.). L’anticlimax est révélateur de son approche: parturiunt montes, nascetur ridiculus mus. Enfin, le cas de cette fable est tellement exceptionnel que sa représentativité, partant son caractère paradigmatique, apparaît douteuse. GNOMON 4/89/2017 J.-F. Nardelli: Haubold, Greece and Mesopotamia 303 sons typologiques promises. Il produit soit des universaux littéraires (quand il ne s’agit pas de simples banalités idéologiques; chapitre 1), soit des coïncidences troublantes mais qui ne sont pas nécessairement des marques d’interpénétration gréco-mésopotamienne et qui pourraient en outre relever d’une explication polygénétique (cf. le cas de l’écriture, inventée indépendamment par les Sumériens et les Égyptiens à peu près au même moment; chapitre 2); et ce n’est que lorsque ses trouvailles portent le moins à conséquence que le modèle de Haubold devient persuasif (chapitre 3). Car à pêcher avec un filet aux mailles trop lâches, on remonte avant tout des épaves.1 Il est donc heureux que l’ouvrage n’ait pas été proportionnel à sa longue bibliographie (pp. 185–212).2 Les quelques sections instructives qu’on y trouve néanmoins donnent une idée de ce qu’aurait pu être le livre perceptif, sobre et empreint de sens critique que l’auteur n’a pas voulu écrire, travaillé qu’il était par le désir de briller en concurrençant dans l’air du temps le comparatisme pointilleux de West. Les ‘dialogues’ grécomésopotamiens sur la longue durée antérieure aux Séleucides attendent encore la démonstration de leur existence. Marseille Jean-Fabrice Nardelli ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––– 1 En anglais: ‘let whoever wants to catch fish not use a loose net, for otherwise he will mainly gather flotsam’. 2 Les centaines de livres et d’articles répertoriés là communiquent une idée fallacieuse de la solidité de sa recherche. Si Haubold s’est parfaitement tenu au courant des nombreux thèmes qu’il traverse en poursuivant le fil de ses ‘dialogues’, et si son bagage livresque en assyriologie surclasse sans difficulté celui de López-Ruiz, Louden (ignare en orientalisme) et Rosól, force est de constater qu’il se montre principalement disert dans le genre de la compilation bibliographique sur un sujet général (e.g. pp. 5 note 15 [7 références]; 7 note 27 [22 x]; 15 note 53 [9 x]; 21 notes 7 [31 x: Homère considéré dans ses rapports avec le Gilgamesh] et 9 [26 x: les échanges interculturels de techniques narratives, de thèmes et de motifs littéraires]; 31 note 49 [12 x: la poétique homérique]; 37 note 76 [12 x: l’ἐνάργεια homérique], etc). S’agit-il en revanche de baliser un point de détail moins aisé ou plus technique, soit Haubold se tait – c’est le cas général –, soit il ouvre une note mais le flot se tarit et le lecteur n’a plus droit qu’à quelques gouttes: ainsi pp. 22 note 13 (un seul titre, sur les métaphores non-grecques du lion; cf. mon ‘L’Orient dans le Cycle’ dans G. Scafoglio (ed.), ‘Studies on the Greek Epic Cycle’ II, Pise-Rome, 2015, 27 note 2), 25 note 33 (une référence en termes très généraux, pour les plus vieilles collections de fables; lire, d’Alster, ‘The Instructions of Šuruppak. A Sumerian Proverb Collection’, Copenhague, 1973, pp. 7– 8, ‘Studies in Sumerian Proverbs’, p. 15e, et ‘Proverbs of Ancient Sumer’, Bethesda, 1997, I, pp. XVI–XIX), 57 note 130 (une seule référence, pour la fonction de césure temporelle assumée par le Déluge dans les mythes et récits orientaux; voir S. Anthonioz, ‘L’eau, enjeux politiques et théologiques’, pp. 253–261, Y. S. Chen, ‘The Primeval Flood Catastrophe’, index, s.vv. ‘antediluvian’ et ‘postdiluvian’, pp. 273–274, 292), 62 note 138 (toujours un renvoi, à propos de la guerre comme fléau divin dans le poème d’Erra; ajouter L. Cagni, ‘L’epopea di Erra’, Rome, 1969, p. 32, D. Bodi, ‘The Book of Ezekiel and the Poem of Erra’, Fribourg-Göttingen, 1991, pp. 267–270, A. R. George in H. Kennedy (ed.), ‘Warfare and Poetry in the Middle East’, Londres-New York, 2013, pp. 55–58 [extraits textuels], 61–65 [discussion]), etc. Pourtant, le lecteur a besoin d’aide précisément lorsque les choses se corsent, et non pas quand l’information est d’accès facile. En étant cruel, on conclura que Haubold étale une érudition un peu hâtive et superficielle. GNOMON 4/89/2017

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Abstract

As a critical journal for all classical studies, the GNOMON fosters the links between the distinct classical disciplines. It has thus an exceptional position among the classical review journals and allows familiarization with research and publications in neighbouring disciplines. The reviews address an international readership from all fields in classical studies. The GNOMON publishes reviews in German, English, French, Italian and Latin.

The GNOMON is published in eight issues a year.

Zusammenfassung

Der GNOMON pflegt als kritische Zeitschrift für die gesamte Altertumswissenschaft die Verbindung zwischen den verschiedenen Disziplinen der Altertumswissenschaft. Er nimmt dadurch eine Sonderstellung unter den Rezensionsorganen ein und bietet die Möglichkeit, sich über wichtige Forschungen und Publikationen auch in den Nachbarbereichen des eigenen Faches zu orientieren. Die Rezensionen im GNOMON wenden sich an ein internationales Publikum, das aus allen Teilgebieten der Altertumswissenschaft kommt. Die Publikationssprachen im GNOMON sind: Deutsch, Englisch, Französisch, Italienisch und Lateinisch.

Der GNOMON erscheint acht Mal im Jahr.